Le 9 Mars 2017, Richard Brody, célèbre critique cinéma américain, a posté un article sur le site “The New Yorker” dans lequel il considère que le cinéma français n’a fait surgir aucun grand réalisateur depuis plus de trente ans. Richard Brody utilise le documentaire “Le concours” de Claire Simon pour étayer les reproches qu’il fait aux institutions françaises, en particulier à l’école ENS La Fémis.

Avant de lire son article, j’étais déjà un peu d’accord avec Richard Brody car cela ne touche pas que les écoles de cinéma françaises. J’entends dans bien des domaines (les sciences, les bibliothèques, l’éducation…) des retours d’incompréhension à propos des critères de sélection décalés avec les besoins de la réalité. En France, les compétences et la personne ne sont presque pas valorisés, ce qui est l’inverse dans les pays anglos-saxons. Nous, nous sommes plus rassurés si la personne sait bien écrire une lettre de motivation. Plus que des talents, les supérieurs hiérarchiques préfèrent un certificat de stage, un diplôme, l’obtention d’un concours, des preuves de compétences validées par l’état qui – peut être – les disculpe de toute responsabilité.

C’est donc par sécurité que le recruteur choisit des gens non pas en fonction des besoins du réel, mais en fonction de ses capacités d’adaptation au système rigide.

Après avoir revêtu l’oeil particulièrement avisé de Richard Brody, je me suis aperçu qu’il en était de même au sein du concours de la Fémis. L’école choisit-elle des gens capables de révolutionner le septième art ? Ou choisit-elle des jeunes capables de perpétuer une certaine idée du cinéma français ? Quand on observe la constance plastique et la constance du dispositif cinématographique en France, on peut penser qu’une certaine idée du cinéma français a bel et bien été prolongé : univers réaliste, histoire de relation, de fatuité, et d’intérieur psychologique.

À propos de l’école, Richard Brody dit que la Fémis a été créée à des fins économiques dans un milieu très concurrentiel. Le cinéma français ayant rayonné dans le monde entier depuis l’invention du cinéma jusqu’à la nouvelle vague, la pensée conservatrice a été, au prix d’innovations esthétiques, de limiter les risques et de propager “l’exception culturelle” du cinéma français :

Mais l’objet de l’école était, dès le début, non pas de cultiver les nouvelles générations avec des artistes exceptionnels mais de préparer le futur cinéma mainstream. Le résultat est un environnement d’étude qui a rapidement viré de la conversation au conservatisme.

Richard Brody

But the object of the school was, from the start, not to cultivate new generations of exceptional artists but to train the future mainstream. As a result, La Fémis’s conservatory environment rapidly veered from conservation to conservatism.

 

Claire Simon ne semble pas avoir porté un regard critique à l’égard de l’école. En revanche, L’aspect conservateur qui se dégage de l’école s’est mêlé au désir de Claire Simon de réaliser une oeuvre objective pour dévoiler son milieu sous son air le plus authentique. Raison supplémentaire pour entendre la critique de Richard Brody.

J’ai regardé ce documentaire avec curiosité, excitation voire voyeurisme. Mais si on s’autorise à imaginer un autre documentaire, semblable, sur une école de cinéma américaine, on peut penser que les critères de sélection ne seraient pas les mêmes. Ici, peu de place pour la compétence. Beaucoup de place pour la création d’une future équipe. Beaucoup de place à la projection des membres du jury sur les jeunes qu’ils vont faire entrer dans l’école. On voit les membres du jury débattre et sous-entendre qu’ils prendront de toute façon un des deux candidats colombiens en lice… C’est assez dérangeant pour une ENS que la sélection exclue tant le talent, ou plutôt inclue tellement d’autres critères de sélection… Comment peut-on prévoir ou penser l’émulation d’un groupe après 30 minutes d’oral avec chacun ? Qui sait si l’émulation n’aurait pas été plus forte si les deux Colombiens s’étaient retrouvés ensemble à l’école ?

À un moment, les membres du Jury débattent sur le seul candidat en réalisation ayant réussi un plan compliqué  (un coup de crosse de pistolet et un corps qui tombe) car ils se demandent si il a sa place dans l’école à cause de son comportement atypique. Parce qu’il avait réussi l’exercice, ils finissent par penser – pas à l’unanimité – qu’il faut l’accepter pour la phase suivante. Mais est-il normal qu’ils aient aussi sévèrement hésité sur son cas, quand le candidat était vraisemblablement le plus compétent de tous ?

Mais qu’est-ce qu’on cherche à l’école la Fémis ? Richard Brody a son idée :

Le développement du système moderne de financement du cinéma français était gouverné par l’idée de l’export d’une idée du cinéma français, comme on exporte une idée de la cuisine française et de la mode française, comme un phénomène d’attraction mondial.

Richard Brody

The development of the modern system of French film financing was governed by the idea of export, the idea that French cinema, like French cuisine and French fashion, is a phenomenon with global appeal

Des points sur les i seraient donc bienvenue : le but du système de financement français est-il de réinventer les formes et d’illustrer notre époque ou bien de contribuer au rayonnement culturel et économique de la France ? Il semble que le but soit bien la deuxième proposition, quand elle devrait être la conséquence de la première.

Le danger d’un tel formalisme du cinéma d’élite est un oubli d’une des responsabilités du cinéma, celle d’éduquer, de transmettre, de sensibiliser à l’image l’ensemble des citoyens français. Mais comment éduquer avec une telle constance plastique et narrative du cinéma français ? Comment ne pas voir dans chaque film qui sort la mort de centaines d’autres films qui ne sont pas faits à la place ?

 

C’est surtout depuis que j’ai vu le film de Jean-Luc Godard “Adieu au langage” que je partage le point de vue de Richard Brody sur la sélection des étudiants des écoles de cinéma. Dans son film en 3D, les deux caméras stéréoscopiques filmant la scène s’écartent l’une de l’autre et ainsi donnent une forte impression de distorsion de l’image à l’écran. En voilà une idée puissante, sinon originale. Il n’est pas normal que ce soit – encore – Godard, âgé de plus de 80 ans, qui ose des idées aussi audacieuses du point de vue de la forme filmique.

Mais au-delà de l’école, c’est le système économique français qui est défaillant. Nous avons des pléthores d’aides financières pour les courts et les longs métrages, délivrées par les régions et le CNC. Mais toutes ces aides sont attribuables à un film selon les critères de l’exception culturelle qui pourraient se résumer par celui-ci : le film doit traiter un sujet nouveau, mettant en valeur ce que les films populaires ne mettent jamais : le point de vue de l’auteur. Système louable et envié, mais Richard Brody dans sa critique du film “Le concours” constate la plus grande faille du système :

De nombreux films excellents ont été faits à cette époque, de nombreux réalisateurs talentueux sont arrivés sur la scène avec un début de notoriété, et la plupart d’entre eux sont rapidement devenus moins audacieux après un film ou deux.

Richard Brody

Many excellent French movies have been made in that time; many talented directors have arrived on the scene with noteworthy débuts—and most of them have become quickly less audacious after a first film or two

Cette faille est que la grande majorité des aides est réservée au premier film d’un réalisateur, à tel point qu’en France un réalisateur a bien plus de mal à réaliser son deuxième film que son premier. Il est ainsi difficile pour les réalisateurs de perdurer et il arrive souvent que le système français finance des impressionnants premiers navets de nouveaux réalisateurs . C’est cela le principe de  l’exception  culturelle : montrer au monde une exception qui s’extirpe de la masse médiocre de nouveaux films.

À titre personnel et sans m’y attarder dans cet article, ce sont dans les films de Yann Gonzalès, Justine Triet et Thomas Cailley que je vois un début d’issue. Ils sont plus politiques, plus rassembleurs, plus juste dans leurs propos. Ce sont des films de notre époque qui articulent des thèmes qui montrent que notre société fait bien peau neuve de son idéologie.

 

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le lien de l’article de Richard Brody : http://www.newyorker.com/culture/richard-brody/a-documentary-that-explains-the-dearth-of-innovative-young-french-filmmakers