J’affectionne particulièrement les manuels de scénarios. Premièrement parce qu’il nous raconte, souvent sans prétention et en recoupant certains faits mythologiques ou historiques, les origines et liens communs entre les histoires. Deuxièmement parce que, si vous voulez écrire des scénarios, un manuel peut à vos yeux prêter l’habit d’une véritable bible. Il y a donc deux raisons à mon affection, le plaisir intellectuel et l’intérêt professionnel.

Dans ce n°710, les cahiers du cinéma ciblent ce second aspect. Ils décrient un immobilisme de l’écriture audiovisuel et semblent bien accuser les manuels comme étant l’origine d’une certaine standardisation du cinéma indépendant. Je suis d’accord sur ce point. Au cinéma, à l’étranger comme en France, beaucoup d’histoires sont construites de la même façon. Mais est-ce la faute des manuels ? Non, ce serait abandonner ses responsabilités : c’est la faute des scénaristes.

De plus, leur geste me surprend par son approximation : Ils critiquent les manuels de scénario, parfois brillants, pour produire – de ces même manuels – un genre d’ouvrage dont ils décrient l’utilité. Il y a un bon nombre de leurs “alternatives” qu’on retrouve dans les manuels. Nous y reviendrons, mais cela tend à prouver que les cahiers critiquent des livres qu’ils n’ont pas lu… avec un regard sceptique, on pourrait avoir l’impression qu’ils ont dévalorisé le produit des autres pour mieux valoriser le leur, dans lequel ils font parfois un véritable plagiat.

Nous nous situons entre un opportunisme désavoué pour vendre leur magazine et une rhétorique irréfléchie qui met sur piédestal une démagogie (celle que le scénario n’est pas l’aspect le plus important d’un film). Bien que le numéro propose des alternatives intéressantes, qui vérifie bien la culture cinéphile de ses auteurs, elles ne sont qu’une énumération des possibilités que l’on sait infinies du cinéma.

Voici pourquoi – à ma connaissance – ce numéro compte parmi les plus limités des cahiers du cinéma.

Si l’on se reporte au livre Introduction à la pensée complexe (1990) d’Edgar Morin, les cahiers font preuve non pas de rationalité mais de rationalisation :

la rationalisation consiste à enfermer la réalité dans un système cohérent. Et tout ce qui, dans la réalité, contredit ce système cohérent est écarté, oublié, mis de côté.

Edgar Morin

Les cahiers rejettent avant même d’écrire ce numéro, les arguments contraires. Ils ont une attention sélective sur ce qui favorise leur idée du scénario et une inattention sélective sur ce qui la défavorise. Une construction parcellaire et unidimensionnel que je tolère de moins en moins dans ce genre de magazine. Voici une analyse des toutes premières pages.

 

        1.  L’idée et non le pitch ?

Premier paragraphe : mise en avant de “l’idée” par les cahiers contre le “pitch” des manuels, notamment dans le livre de John Truby, “l’Anatomie du scénario”. Pour résumer, le pitch est l’histoire du film résumée en une phrase. Elle permet d’énoncer clairement quelle histoire vous racontez. Les cahiers critiquent l’apologie du pitch qui sert aussi à séduire les investisseurs, quand l’idée, elle, propose. “L’idée ouvre un processus. Le pitch le referme”. Pour eux :

Le pitch fait pschitt.

C’est objectivement tout à fait juste. Tout commence par une idée. Tout. Mais cela ne nous avance pas beaucoup. Car l’idée ouvre un processus, mais dans quoi ? dans un océan de possibles. En vérité, dans un océan de possibles, l’idée créé avant tout des problèmes, qu’il faut chercher à résoudre tout en conservant l’essence de l’idée intacte.

Le pitch est l’accomplissement de cette recherche. C’est l’ultime étape de la phase qu’on appelle “le pitch”.

Par la suite, ils défendent que l’idée ouvre des hypothèses, des suppositions. Elle permet de se dire : “et si ?… et si ?…”.

Un processus identique et défendu par John Truby dans son livre “L’Anatomie du Scénario” au cours de l’étape du pitch par le début de phrase “que se passerait-il si ?…”. Bref. Leur anti-manuel avance une idée déjà existante dans les manuels.

 

        2.  La Confusion des mots

Ce n’est pas le fait le plus gênant. Les cahiers citent de nouveau John Truby peu après, lui reprochant des pitchs high concept qu’il défend.

Tout d’abord, il y a deux mots maintenant : pitch et concept.

Alors, le concept est l’idée qui fera de votre histoire une histoire originale. C’est une idée personnelle qu’on articule dans un film afin de le développer de façon inédite. Le concept est assez abstrait, autant que l’est “l’idée”. En cela, beaucoup de choses peuvent servir de concept :

  • Montrer comment le plus jeunes des trois fils devient le nouveau roi (Le Parrain).
  • Dans un Los Angeles-comédie-musicale dans laquelle ils ne se reconnaissent pas, raconter le combat de deux artistes pour réaliser leurs propres rêves (La La Land).

Les pitch high concept sont quant à eux des idées d’histoire dont le concept est si épuré qu’il peut paraître une idée fantastique, surtout financièrement puisqu’un concept épuré est un concept qui se comprend simplement pour les spectateurs, si simplement qu’une pancarte publicitaire peut l’illustrer, comme la peluche TED.

Les cahiers citent le premier paragraphe du chapitre “le pitch” dans le livre de John Truby :

“Que se passerait-il si l’on prenait les deux grands poids lourds de l’évolution – les dinosaures et les hommes – et qu’on les forçait à se battre à mort dans une arène ?” Voilà un scénario que nous avons envie de lire.

Ce à quoi ils répondent :

Euh… à vrai dire, non.

Vous serez d’accord. Comment peuvent-ils se permettent une telle rhétorique pour descendre un concept pour le moins défendable ? Défendable et défendu par les cahiers eux mêmes, bien qu’ils semblent l’avoir déjà oublié, puisqu’ils écrivent dans leur introduction qu’un pitch a pour but de séduire un producteur. Ainsi, le pitch étant adressé à un producteur, il est évident qu’un producteur peut avoir envie de lire un tel scénario.

 

        3.  Une confusion qui trahit leur inattention sélective

Le plus choquant est dans ce qui suit. Ils passent ensuite au film A.I., aussi réalisé par Steven Spielberg. Ils écrivent ceci :

En revanche, se demander “Un enfant robot peut-il aimer ? Si oui, comment ?” Cela ouvre des perspectives inouïes.

Car  ce qu’ils viennent de citer est le thème d’un autre film. Vous avez bien lu, le thème, et non le concept.

Pour résumer, le thème est le point de vu moral de l’auteur sur comment il faut se comporter dans la vie. C’est très basique, mais c’est à peu près ça. Prenons quelques exemples :

  • La vengeance peut nous changer en monstre et nous faire oublier ce qui importe le plus (Le Parrain).
  • L’amour est ce qui nous permet d’accomplir nos rêves (La La Land).

Pour vous aider à y voir plus clair, voici le concept de Jurassic Park et de A.I., puis leur thème respectif :

     Concept.

  • Jurassic Park : Forcer les deux poids lourds de l’évolution de se battre à mort dans une arène.
  • A.I. : à travers le mythe classique de Pinocchio, l’enfant-robot David parcourt une ville futuriste et dystopique, dans l’espoir de devenir un vrai petit garçon.

      Thème. (ici sous forme de question)

  • Jurassic Park : L’homme peut-il se proclamer Dieu et agir sur la nature sans en subir les conséquences ? Peut-il manipuler la génétique comme il l’entend ?
  • A.I. : un enfant robot peut-il aimer ? Si oui, comment ?

Comprenez bien que, ici, les cahiers trichent pour mieux étayer leurs propos. Ils ont pour ainsi dire mélanger les torchons et les serviettes pour pouvoir dire ce qu’ils veulent. Or un concept se compare éventuellement avec un concept, un thème avec un thème. Et vous serez d’accord que, si nous prenons le thème de Jurassic Park, nous constatons qu’il ouvre bel et bien de grandes perspectives, aussi inouïes et contemporaines que A.I., sans émettre aucun jugement de valeur entre ces deux réalisations de Spielberg.

Il est étonnant de voir un travail aussi bâclé dans les cahiers. Un travail qui a été particulièrement encensé par les lecteurs. Aussi, méfiez-vous toujours de ce qu’on vous dit. Ne prenez pas pour argent comptant tout ce qui est écrit, même dans un magazine respectable.

J’ajouterai un court second article pour étayer mon propos en présentant leurs “alternatives”, en distinguant celles qui se trouvent dans les manuels et celles qui ne s’y trouvent pas.

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