Comme je l’ai dit dans l’article précédent, La La Land appartient à un mouvement de pensée qui s’affirme dans le dernier film de Damien Chazelle, celui de l’amour, de la passion et de l’espoir.

J’affectionne particulièrement les films capables de retranscrire les nouveaux états, les nouvelles fractures ou les nouveaux problèmes de la société. À mon sens, La La Land fait partie de ceux là.

Pourquoi ?

La la Land est une comédie musicale réalisée par Damien Chazelle en 2016 qui, à bien des égards, comporte un grand nombre des caractéristiques citées ci-dessus et figure donc dans cette veine du cinéma incarné par l’amour, la passion, l’espoir et l’incarnation. Nous verrons aussi que le film dépasse certains clichés de la comédie musicale.

  • L’amour

À l’instar de la très grande majorité des comédies musicales, une histoire d’amour naissante figure dans La La Land et fait le jeu du hasard et du destin. En un seul plan, Sebastian rencontre Mia juste après l’incipit : dans un embouteillage, chacun dans leur voiture, l’un pousse un coup de klaxon à l’autre, l’autre lève un doigt d’honneur à l’un. L’ironie de deux âmes qui s’attirent sans le savoir et se détestent est un cliché qui ne prend pas ici le temps d’apparaître.

Première rencontre de Mia et de Sebastian dans un embouteillage.

Amenés à se croiser plusieurs fois à Los Angeles, un jeu de séduction s’opère et se mêle à l’orgueil de chacun qui au début les oppose. Mais contrairement à la comédie musicale classique, la film ne finit pas par leur amour mais par leur séparation.

Dans La La Land, l’amour n’est ni le sujet ni l’objectif des personnages. L’objectif est la réalisation des rêves respectifs de Mia et de Sebastian. Ainsi, l’amour n’est pas traité comme le besoin d’un homme et d’une femme, mais comme le moyen, comme la manière de vivre pour que se réalise nos rêves. L’amour n’est pas l’issue mais bien le moteur qui permet d’atteindre cette issue. C’est un détail déjà observé dans le précédent film de Damien Chazelle, Whiplash, dans lequel les rêves individuels aussi sont préférés à l’amour.

La signature du film est déjà signalée dans l’Incipit de La La Land. Notamment dans les premières paroles de la chanson « Another day of Sun» prononcée par une femme au volant qui rentre du travail :

I think about that day. I left him at a Greyhound station West of Santa Fé. We were seventeen and he was sweet but it was true. Still I did what I had to do, cause I just knew.

La jeune femme trentenaire, certainement salariée, repense à son premier amour, un beau garçon. Cependant elle a fait ce qu’elle devait faire : le quitter, afin de faire ce qu’elle voulait vraiment. Les premières paroles de La La Land sont presque un flash forward du film Wihiplash.

L’amour amène Sebastian à appeler son bar « Seb’s » et non un nom-hômmage à un grand musicien du jazz comme c’était son idée initiale. L’amour oblige Mia à passer cette dernière audition et à croire en elle juste après une ultime humiliation. En somme, l’amour sert à réaliser leurs rêves. Pour Damien Chazelle, L’amour permet tout cela. Mais quand il n’élève pas les deux un peu plus vers leurs passions, l’amour se change en prison dont les barreaux sont les espoirs de l’alter-ego.

Alors que leur relation n’est pas encore conflictuelle, la lumière verdâtre et les fleurs d’enterrements (des chrysanthèmes) en arrière-plan nous laissent présager la mort de leurs rêves individuels au bénéfice de leur projet de couple.

La scène qui illustre cet instant de destruction du couple est plus tard. C’est celle du dîner en tête à tête, elle aussi éclairée en vert. Dans une atmosphère à la fois chaleureuse et verdâtre, Mia et Sebastian se disputent, se font des reproches, se jugent l’un l’autre pour des directions que chacun a pris – ironie du sort – pour l’autre. Par amour, Seb gagne de l’argent, mais fait de la musique médiocre et populaire, laissant son travail le posséder. Mia est alors financièrement soutenu, mais dépourvu de soutien moral. Pire, Seb est fier de son travail. Se sentant supérieur, Seb juge Mia parce qu’elle ne connaît pas le succès. Mia juge Seb parce qu’il fait de la musique qu’il a toujours détesté. Ils finissent par se blesser.

Ce qui me fait penser à Gilles Deleuze qui peut résumer le point de vue de Damien Chazelle sur le danger du sentiment amoureux.

Ne vous laissez jamais dévorer par le rêve des autres.

Ce qui nous amène à parler de la passion dans La La Land, deuxième point de l’analyse.

  • La passion

Ou l’entrepreneuriat, ou plus largement vivre de son rêve, de la création. L’histoire d’amour et de séduction, loin d’être le sujet principal, laisse donc de la place aux rêves de Sebastian et de Mia.

Dès le début du film, La La Land est un film qui parle de désir de réussite, d’entrepreneuriat. L’incipit dépeint la société comme une voie d’autoroute saturée de voitures indépendantes des unes des autres, dans lesquelles chacun a affaire avec son business, ses souvenirs et ses rêves.

Dans ce film, un grand talent de Damien Chazelle est d’être en osmose avec son temps. Il incarne son époque et évite les clichés en proposant des situations originales. Ainsi, la chanson sur l’autoroute n’est pas qu’un lieu nouveau pour chanter, il est l’expression d’une époque saturée où l’espoir de réaliser ses rêves est un chemin embouteillé car emprunté de tous. Au lieu de le regretter, les automobilistes sortent de leurs voitures et chantent « Another day of sun ». La désobstruction de l’embouteillage suit donc le chant d’espoir d’un avenir meilleur. D’accoutumé, les comédies musicales classiques scandent des illusions qui font office de baume, particulièrement lorsque la société connaît des moments difficiles, à l’instar, par exemple, du film « Brigadoon ».

Dans Brigadoon de Vincente Minnelli, la comédie musicale est dans un univers merveilleux. un refuge du réel.

La La Land, au contraire, n’est pas une fuite de la réalité mais une ode à sa reprise en main. C’est une vision tout à fait contemporaine compte tenu de la crise économique occidentale ainsi que de l’augmentation toujours croissante d’entrepreneurs.

D’autres idées permettent à Chazelle de surpasser les clichés. Par exemple l’acceptation de ceux-ci : Le jeu de séduction et la danse entre Mia et Sebastian intègre dans les moeurs de la diégèse les classiques romantiques et hollywoodiens. Sebastian ironise sur le caractère merveilleux de la situation et, contrairement aux comédies romantiques, refuse d’embrasser Mia. Sebastion s’enorgueillit et refuse d’être l’objet d’un tel cliché. Mais les choses vont finir par s’accorder.

edit : Si pour vous entrepreneuriat ne ryhme pas avec La La Land, j’ai feuilleté fin novembre un magazine sur les nouvelles entreprise dans un salon des entrepreneurs à Nantes, dans lequel j’y ai trouvé cette citation :

Le management de projet, c’est un cap fixé pour un seul projet et non pour toute l’entreprise, ce qui permet de conserver une grande flexibilité afin de s’adapter perpétuellement au monde qui bouge.

Bref, ce qui nous amène – après la passion – au jazz, à l’improvisation et à l’incarnation.

  • L’incarnation

La La land est un film sur le partage et sur le désir d’incarnation. Sur le partage parce que Mia fait visiter son univers (les studios hollywoodiens) par amour et Sebastian lui fait découvrir le jazz.

À travers le jazz, l’improvisation est dépeinte comme étant le miroir le plus précis et le plus flatteur de notre personnalité.

Sur l’incarnation justement. Sebastien invite Mia voir un classique du cinéma : « La fureur de vivre » de Nicholas Ray.

Ayant décidé de se séparer de son petit ami, Mia recherche Sebastian dans la salle de cinéma. Par ce choix passionnel et intègre, Mia deviendrait une futur actrice classique. Le film est projeté sur son corps. Mia s’incarne.

Malencontreusement, la pellicule du film se brise (et empêche Mia et Sebastian « d’embrasser » un cliché supplémentaire). Comme le fait que Charlie Parker n’a pas sa place sur le futur nom de bar de Sebastian, « La fureur de vivre » et James Dean n’ont pas non plus sa place dans les salles de cinéma. Cette métaphore, suivie de l’introduction de Mia et de Sebastian dans le lieu de tournage du film classique, fait un pont avec les années 50’s et 60’s. Les personnages s’incarnent : ils ne sont plus simplement des spectateurs admiratifs d’une époque qui n’est plus. Sebastian et Mia brûlent d’envie d’être respectivement le prochain Charlie Parker et la star du prochain « La fureur de vivre ». Dans cette scène, leur amour naît, ils s’élèvent du sol jusque dans l’univers et dansent autour des planètes.

Le jeu de séduction les élève dans le ciel du planétarium, lieu de tournage d’une scène de La fureur de Vivre. Mia et Sebastian s’effacent et deviennent des silhouettes représentant un homme et une femme qui dansent, l’humanité et l’amour dans l’Univers. Damien Chazelle semble faire un plaidoyer à l’improvisation (Jazz), la passion et l’amour comme étant l’aspect et le plus beau et universel de l’être humain.

Le film assume sa démagogie qui est la réussite sociale pour tous ceux qui osent. Mais au delà de cet aspect, de la belle composition, de la belle musique, des belles couleurs, des beaux acteurs, La La Land parle silencieusement d’amour, de travail, dans une société qui a changé. Le film distrait, fait rêver autant qu’il sonde l’époque contemporaine, à l’instar du « Le Lauréat » de Mike Nichols ou « La fureur de Vivre » pour les années 50 et 60.

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