Est-ce que vous connaissez des textes de cinéma célèbres ? Des livres célèbres sur le cinéma ?

Si c’est le cas, vous savez deux choses :

  • c’est passionnant
  • ça fait mal à la tête

Et aujourd’hui je vais parler d’un texte de Raymond Bellour particulièrement élégant. C’est le texte “la double hélice” dans le livre “L’entre-Images”. Il nous parle de l’évolution des images (de la bonne vieille pellicule, du numérique jusqu’à l’image de synthèse, c’est à dire d’un sujet on ne peut plus actuel et important pour le cinéma mais aussi pour la société mondiale.

Pourquoi j’en parle ?

Parce que le cinéma, ce n’est pas que des images, du son et de l’action. Je vous l’ai montré dans cet autre article : le cinéma, c’est aussi de l’observation, de la réflexion, de la curiosité.

Et parfois, cela peut passer par des livres indigestes ! Cela ne veut pas dire que vous n’en ferez pas de l’image, du son et de l’action de cette affaire là ! Les frères Watchowski l’ont bien montré avec leur film Matrix, inspiré de concepts lourds du philosophe Jean Baudrillard. Tout de même.

Voilà pourquoi je vais parler du texte de la double Hélice. Le propos est lourd, mais l’article court.

Pour rappel, la société connaît l’image animée depuis seulement 120 ans, mais les progrès qu’elle a connu ces dernières décennies sont si rapides qu’il n’est pas fou de penser que la société ait pu manquer le coche et perdre le contrôle de l’image. La société a toujours évolué lentement, ce qui n’est pas le cas de la technologie : l’image évolue si vite qu’on peut observer un rapport différent à l’image entre individus de 10 ans d’écart seulement.

Être dépassé par l’image aujourd’hui, c’est être au service de celle-ci, en dépendre. C’est être sur internet à la recherche d’images à consommer, à la recherche d’images pour exister. C’est être submergé par tant d’images qu’elles ne nous autorisent plus à penser. C’est croire tout ce qu’elle nous montre et adouber son pouvoir de communication avec son pouvoir de persuasion, de manipulation. Alors, aujourd’hui, comment pense t-on l’image ? Comment la saisit-on ? Comment la contrôle t-on ?

C’est pour ses qualités d’invention dans le registre de la réflexion théorique sur les images en mouvement que j’ai adoré le texte de “la double hélice” de Raymond Bellour.

Il soulève des questions sur les images et leurs modes (ou formats) de diffusion et d’expression. Avec le numérique devenant de plus en plus l’outil de communication le plus utilisé, ce texte est pour moi le plus conforme à nos vies actuelles. À mon sens, le numérique est perçu comme une invention extraordinaire, plus importante que l’avènement du cinéma, égale à l’invention de l’imprimerie de Gutemberg.

Alors que nous nous rapprochons “d’une civilisation de l’image“, l’invention du numérique laisse apparaître une instabilité entre les modes de l’image dont Raymond Bellour rend compte.

Ce que j’apprécie aussi particulièrement dans sa démarche par rapport à des auteurs d’autres textes est qu’il part d’un constat, présenté objectif, quand d’autres partent d’un angle d’attaque particulier, tout de suite plus subjectif et donc, dans l’activité théorique, moins puissants. Je pense par exemple à Nicole Brenez qui dans son texte “De la figure en général et du corps en particulier”, je cite “envisage le cinéma sous un angle figural”, ou encore, Philippe Dubois : dans le texte “plaies d’images, dans lequel il dit : “prendre la question de la plaie comme point d’entrée m’est apparu comme une manière intéressante – mais comme une autre de poser ce problème”. Bref, sans critiquer le contenu de ces textes – pertinent -, leur axe de réflexion est assez aléatoire, et j’apprécie autant l’exploration au sein d’un cadre posé que la pose du cadre lui même et ces autres auteurs en posent soit des trop petits soit aléatoirement.

Ce que fait Raymond Bellour dans “La double Hélice”, c’est poser un grand cadre. J’apprécie la démarche de Bellour qui consiste à prendre du recul, à observer ses confrères qui observent eux aussi, avant d’inventer. C’est pour cela que je le trouve au dessus d’autres textes que j’ai lu.

Le constat de Raymond Bellour est double : il y a de plus en plus d’images et il observe une grande quantité de recherche sur l’image. Il invente le concept de la double hélice. La référence est bien celle de l’ADN, la molécule dans laquelle les hélices sont reliées par des acides aminés, comme cela.

La double hélice et ses acides aminés.

Ce concept permet d’englober tout type d’image existant, même les nouvelles. Le double hélice est un concept visuel assez accessible. Il attribue à une hélice le premier composant de l’image analogique : la photographie, et à l’autre hélice au deuxième composant : le mouvement.

D’un côté, la photographie, de l’autre, le mouvement.

En l’occurrence, ici, le cinéma, un des modes de passage de l’image, est un de ces liens entre ces deux hélices. Bellour invente le concept de la double hélice pour apporter de la prégnance, à une époque où l’image est fortement indéterminée à cause d’un problème double :

    • L’augmentation de l’analogie possible des outils fabricants des images

    • L’invention de la vidéo (puis du numérique), qui va amener des nouvelles configurations d’images encore jamais vues.

Les liens ainsi se multiplient dans la conception de la double hélice de Bellour à tel point que l’image de la double hélice pourrait être un concept visuel ressemblant à une rampe ou une barre tordue.

La double hélice est noircie de nouveaux types d’images. Elle pourrait ressembler à une barre tordue.

Une idée de liens infinie, continue qu’apporte la vidéo. En inventant « la double hélice », Bellour tend à montrer que l’invention de la vidéo décuple la puissance de l’image comme il la ruine, tant cette nouvelle image est capable (idée qui se poursuit ensuite avec l’image de synthèse, où le référent n’est plus le monde mais l’image elle même).

Partons du postulat que l’art, visuellement, se reconnaît dans son analogie avec le réel mais en restant assez différent de lui, l’image numérique, qui n’a pas d’empreinte sinon informatique, s’objective de plus en plus, et dévitalise le monde et donc la force de l’image. L’image s’est arrachée à la fixité avec l’invention du cinéma, puis, devenue immortelle et immatérielle, au temps (le numérique). « Le pixel peut tout ». Bellour invente sur le problème de la multiplicité des modes d’images en les rassemblant dans un cadre : la double hélice, tout en passant par le prisme de l’art. Ainsi, il a rassemblé tous les arts de l’image en une théorie qui semble inclure, pour l’instant, tout supplément d’analogie future (qu’en sera t-il lors de la démocratisation de l’image 360°?).

Je considère ce travail, sinon plus inventif, plus rationnel et puissant que d’autres qui explorent certes un cadre brillamment, mais qui n’est pas brillamment posé.

En parlant de cadre, certains réalisateurs du XXème siècle ont cru que le cinéma, capable de tout, pouvait sortir de son propre cadre et revêtir celui de l’écriture pour être un acte de théorie. Ils pensaient que le cinéma pouvait inventer des concepts. C’est une idée que je ne comprends pas pour deux raisons: 1, c’est que pour faire un film, il faut l’écrire, donc l’écriture invente une théorie avant le film. 2, le cinéma montre. S’il montre une théorie, c’est donc qu’elle existe, donc il ne l’invente pas. Il me semble évident que les formes filmiques ne peuvent inventer un concept comme par exemple celui de la double hélice. Jacques Aumont s’en rend compte dans son texte « Un film peut-il être un acte de théorie ? » « Un film n’est pas une théorie […], nous le savions d’entrée de jeu ».

Mais alors, pourquoi la question s’est elle posée ? Pourquoi Vertov, Eisenstein, Godard, se sont demandés si les formes filmiques pouvaient être en mesure d’inventer la théorie ? Serait-ce l’idée que le cinéma était considéré comme un art total, d’après Canudo ? Où serait-ce parce qu’il y a une indétermination entre l’écrit et le visuel, un manque de prégnance, qui donne l’occasion à notre esprit de penser que le cinéma revêt les caractéristiques de l’écriture, la littérature, les essais ? Et si les formes filmiques et les formes écrites étaient des modes d’expression situées elles aussi entre deux hélices, plus vastes que les hélices de Bellour, et qui resteraient à définir ?

Le dernier intérêt de ce texte est l’absence d’une méthode simpliste qu’on retrouve par exemple dans le texte « le défilement » de Thierry Kuntzel, qui est la décomposition en élément simple, qui s’inspire des sciences dures qui, il fut un temps, arrachait un objet de l’environnement pour mieux l’étudier. La science n’opérant plus comme cela, il serait intéressant de voir l’idée de complexité qu’apporte Edgar Morin dans « Introduction à la pensée complexe » dans les textes de cinéma et voir ainsi apparaître une nouvelle idée : la relation entre les objets (pellicule, image, récit, défilement mouvement) est aussi important que les objets eux mêmes.

En somme, Bellour est un théoricien de la stabilité. Il recherche un objet capable d’englober une totalité, et il est intéressant pour cette démarche. J’espère que son concept de la double hélice vous a plu.

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