Un célèbre texte de Jacques Rivette

Les Cahiers du Cinéma ont affirmé leur politique des auteurs dans les années 50, François Truffaut en tête avec avant tout la critique d’un film commercial, Ali baba et les quarante voleurs de Jacques Becker, dans lequel il découvre après coup la signature de l’auteur, sa griffe, et ce malgré la présence de Fernandel, acteur populaire. Ainsi les critiques des cahiers, Rivette, Rohmer, Truffaut et les autres vont redéfinir l’auteur, ce qui distingue un grand d’un médiocre.

Qui est Jacques Rivette ?

Jacques Rivette est un cinéaste français et pilier de la Nouvelle Vague, réalisateur notamment de L’amour fou, film sur la jalousie dans lequel s’immisce le cinéma dans le théâtre. Il adapta de nombreux livres, notamment de Diderot et de Balzac, pour ses plus connus. Il réalisa aussi “La Belle Noiseuse” connu pour les nues d’Emmanuelle Béart.

De l’Abjection, contre l’esthétisme sot

Jacques Rivette écrivit aussi un texte dont on parle encore aujourd’hui quand un film sur la Shoah sort. Retour sur un événement extrêmement important sur l’histoire de l’esthétique du cinéma et qui clôt la Politique des auteurs des cahiers, que l’on surnomme aujourd’hui Le travelling de Kapo. Ce texte s’intitule De L’Abjection, de Jacques Rivette, qui s’indigne du film Kapo et de ces choix esthétiques pour traiter son sujet. Pour cause, Kapo est un film de Gillo Pontecorvo sur les camps de concentration.

Le travelling de Kapo en question.

La question chez les précurseurs de la nouvelle vague se posait alors :

Comment proposer une représentation “vraie”, “juste”, des “camps” ? Comment ne pas laisser le spectateur “s’habituer” à l’horreur ? Rivette semble douter à vrai dire de la possibilité même de traiter un tel sujet

Antoine de Baecque

Pour cette raison, Jacques Rivette écrit un article très violent à l’égard de Gillo Pontecorvo et de son film Kapo, notamment à propos du travelling qui dramatise les conditions terribles des camps. La colère peut paraître limite disproportionnée quand on voit le travelling en question, mais c’est sur ce plan que se concentre l’abjection de tout le film. Au cours de cette période, toujours d’après guerre, le sujet demeurait très sensible et Jacques Rivette, avec d’autres, se demandait ce que des camps on pouvait en faire. Quel symbole ? Quelle idée ? Quelle représentation ? Pour Rivette, l’événement, pour être bien représenté, devait être représenté de manière réfléchie, pour que le non visible suggère le non compréhensible.

Cet article, qui influencera le dispositif de Shoah de Claude Lanzmann, s’insurge contre le film du réalisateur italien, Kapo, et contre toute entreprise filmique qui ne prend pas en compte la gravité et l’horreur réelle des camps de concentration. En somme, il invoque la morale pour interdire toute représentation esthétisée des camps.

En quoi Shoah de Lanzmann semble être l'application des écrits de Jacques Rivette ?

Shoah, de Lanzmann, un documentaire sans aucune image d’archive des camps, est une oeuvre qui poursuit les idées du texte de Rivette

La question qui est posée dans ces années là est donc un sujet très important dans l’esthétique du cinéma. Serge Daney, grand critique français de cinéma, fit du travelling de Kapo son dogme. Pour lui c’était “l’axiome qui ne se discutait pas”. Un postulat qu’on ne pouvait remettre en question, donc.

Historiquement, le travelling de Kapo correspond à la mise en scène d’un fait si grave que cette gravité est immédiatement atténuée. Cette censure morale m’a fait réfléchir à ce qui est bon ou non de montrer.

Tout d’abord, peut-on montrer un meurtre, un viol, ou un suicide ? Évidemment, quand on ajoute dans l’équation ce genre de nuisances qui sont à la portée d’un seul individu, la question est plus dense mais aussi très simple : bien sûr que l’on peut montrer tout ça, cela fait partie de la vie.

Les faits trop horribles pour être montrés sont très rares, et n’entrent dans cette catégorie que ceux qui sont industriels et de sang plus-que-froid, car le cinéma ne peut justifier des crimes sans empathie. On peut comprendre un criminel sans approuver ce qu’il a fait. En revanche, la Shoah était tout un système dont on ne comprend rien.

Il est évident que Pontecorvo ne voulait pas mal faire en mettant en scène les camps, mais le texte de Rivette montre finalement à quel point le cinéma est tatillon et, si l’on y prend pas garde, peut exprimer l’exact contraire de notre pensée. Aussi faut-il être sûr de ce que l’on fait. En l’occurrence, un travelling pour montrer un mort dans Kapo, dramatise le sujet. Et quelque part, le drame, c’est de la complaisance. En somme, de ce texte, on apprend (ou on s’assure) que :

Dramatiser, c’est esthétiser.

Et on ne peut esthétiser ce qui s’est passé dans les camps.

Le film servant avant tout le propos du réalisateur : mon expérience avec Nuit et Brouillard d ‘Alain Resnais

L’impact de la Shoah dans les esprits est un sujet qui me parle beaucoup car, à l’instar du critique Serge Daney à l’égard du film Kapo qu’il n’avait jamais vu mais que le texte de Rivette lui avait fait voir, mon professeur d’histoire, quand j’avais 14 ans, m’a fait voir, à moi et à la classe, “Nuit et Brouillard” d’Alain Resnais.

Alors que le film était prévu dans le cursus, ce professeur, fatigué de diffuser ce film chaque année en classe,  a refusé de nous le montrer. “Parce que c’est tellement horrible, que je préfère ne plus le voir”. C’est avec un oeil luisant qu’il prononça ses mots. Il venait de remplir la mission de mémoire que s’était donnée ce film.

Les autres classes avaient vu Nuit et Brouillard. Nous l’avions vu aussi.

À mon sens, le cas extrême de la Shoah pose une question qu’il faut toujours poser à la mise en scène : que montrer et comment pour que le film serve mon propos ? Car si montrer c’est habituer, on peut très bien habituer les spectateurs à l’indignation, à la dépression, au désespoir, ou à l’immobilisme de la société. Et si c’est le cas, c’est qu’à priori le réalisateur s’y est mal pris.

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