DoodleBug est le premier court métrage de Christopher Nolan (The Dark Knight, Le Prestige, Inception, Interstellar, Memento…). Dans ce huis clos en noir et blanc, un jeune homme veut écraser un insecte qui se ballade dans son appartement.

Doodlebug : https://www.youtube.com/watch?v=-WhKt_CkXD0

Première impression après visionnage du film, Doodlebug est un film sombre, glauque, oppressant.

Le traitement de la lumière est double. D’une part, les ombres sont omniprésentes, parfois discrètes, notamment sur les murs. Elles contribuent autant au cachet du film et à l’aspect monstrueux, fantastique du film. D’autre part, le contraste élevé du film qui le rend noir. Rien qu’avec la lumière, nous avons un mélange des genres, entre le surréaliste et le film noir, avec un expressionnisme très ténu, de douces lumières qui donnent un cachet peu ordinaire, et un contraste puissant, qui peut jusqu’à découper le jeune homme en deux.

La lumière coupe le jeune homme en un côté clair et un côté noir, tandis que la lumière en arrière plan est beaucoup plus tamisée.

Ainsi, l’aspect à la fois glauque et oppressant vient du mariage de ces deux genres dans la lumière.

C’est aussi le cas dans la narration. Le court métrage gère l’information comme un film noir : le personnage a un objectif, des éléments extérieurs le distraient (horloges, téléphone) mais il finit par retrouver l’insecte. Un certain suspense est généré de ce rythme. Nous sommes dans une recherche, une enquête, et il y en même temps de l’horrifique. nous ne sommes certainement pas dans la fuite, mais la bête nous donne envie de reculer. Cachée sous le sous-vêtement, elle suggère par les sons et son mouvement le dégoût et la crainte. Nous sommes bien entre le film noir et le film d’angoisse.

Petite digression sur la musique de David Julyan qui est excellente.Pourquoi ? Son rythme évolue sur deux pistes : la première piste qui, avec deux sons lents et vagues jouant sur un balancier (quand le premier son décroît, le deuxième son croît), place un fond sonore sans à coups et l’autre piste envoie des accords non harmoniques à des intervalles réguliers. La première piste dégage quelque chose d’angoissant, tandis que les fausses notes de piano quelque chose d’anormal, de monstrueux.

Doodlebug est aussi un court métrage riche en signification. Son message est directement lié à la narration, mais a aussi comme médium la plastique du film et ses objets…

Alors que je montrais le film à un ami, il me dit dès les 20 premières secondes : “oh ! l’insecte !” “quel insecte ?” “Dans sa posture, le gars ressemble à un insecte.”

Typique de nombreux films particulièrement étoffés dans l’écriture, le début suggère la fin : le jeune homme est véritablement un insecte et finira comme tel, écrasé par la semelle d’une chaussure. Alors, que veut dire le film ?

“oh ! l’insecte !” “quel insecte ?” “Dans sa posture, le gars ressemble à un insecte.”

Deux mots résument bien ensemble sa signification : l’obsession et l’autodestruction. Le jeune homme, par ses actions, est responsable de sa mort. Ce genre de film me fait penser à un autre film réalisé par un jeune réalisateur (à l’époque) : The Big Shave de Martin Scorsese. Je vous invite à le voir (je vous mets le lien en bas de page) : Martin Scorsese avait admis que le film parlait aussi de sa capacité à s’autodétruire.

Film sur l’autodestruction donc. Le jeune homme est tout seul et s’en prend à un insecte. Cet insecte est invisible tout d’abord, caché sous un sous-vêtement. Lorsqu’il le soulève et qu’on s’aperçoit que l’insecte est en vérité le jeune homme miniaturisé, l’autodestruction est clairement suggérée par cette étonnante découverte, mais aussi par le sous-vêtement lui même. Il suggère non pas le pénis du jeune homme mais sa virilité, sa force, sa beauté. Sa présence par terre, entend bien qu’elle est négligée par le jeune homme. L’autodestruction est aussi suggérée par la cause de sa mort, sa propre chaussure, encore un élément faisant partie de lui.

Film sur l’obsession. Le jeune homme est obsédé – dès le début – par l’insecte et sombre dans la folie. Le temps l’obsède à plusieurs reprises. Quand le téléphone sonne, il décroche et pose le téléphone qu’il noie ensuite dans l’aquarium. il ne veut entendre personne, pas même l’écho du téléphone. Le personnage s’exclue du monde, et se noie peu à peu dans son propre espace, son propre temps. C’est un aspect particulièrement explicite du film. Christopher Nolan insiste en montrant une seconde fois l’horloge, puis le téléphone, puis le jeune homme qui, n’y faisant plus attention, se jette sur l’insecte. Pour l’histoire, c’est un moment très important : avec l’horloge et le téléphone, le réalisateur nous expose rapidement les raisons qui conduisent le jeune homme vers la mort.

 

 Les trois plans à la suite

 

 

Si nous allions plus loin dans l’interprétation, le film me fait véritablement penser à l’angoisse de l’artiste qui dans l’optique de sa création, s’isole et s’enferme chez lui. J’ai le sentiment profond que l’origine du film de Christopher Nolan provient d’une certaine complaisance dans la difficulté de l’artiste de parvenir à ses fins. Dans Doodlebug, la difficulté du jeune homme se transforme en obsession, malsaine, le conduit à l’isolement, à la folie puis finalement à l’autodestruction. La morale de Doodlebug rend tout à fait compte que le pire ennemi de l’artiste est lui même et qu’il peut, dans sa quête du parfait, être contreproductif et s’oublier totalement.

Par ailleurs, il faut reconnaître que Christopher Nolan adore les personnages rendus faibles par leur obsession : dans Memento, l’obsession de Léonard l’amène à recommencer éternellement les mêmes erreurs et la même enquête. C’est une espèce de vertigo et l’amnésie est clairement une expression de l’obsession. Dans Le Prestige, les deux magiciens Alfred Borden et Robert Angier sont obsédés par le désir de trouver avant l’autre le meilleur tour de magie au monde, et leur obsession aura le prix de nombreuses vies. Dans The Dark Knight, Bruce Wayne est obsédé par le Joker. Il est prêt à rompre avec ses principes pour l’atteindre, jusqu’à espionner les citoyens américains…

On dit souvent que les films de Christopher Nolan ont tous le même ton. Le très court métrage Doodlebug en résume les raisons, tout en divulguant à la fois le talent et les thèmes de prédilections de Christopher Nolan.

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The Big Shave : https://www.youtube.com/watch?v=_wvdKMnnQz8