Agnès Varda, féministe dans l’âme.

Récompensé d’un Oscar d’honneur en 2017 et sortant un film la même année avec l’artiste médiatique français JR, Agnès Varda a connu une année sous le feu des projecteurs. Le festival Premiers Plans a notamment organisé une rétrospective de son oeuvre cinématographique et plastique. On a tous des artistes connus qui nous échappe, par omission ou parce qu’on nous les a trop conseillé. Je n’avais pas vu un film de la réalisatrice et cette nouvelle communication fulgurante sur Agnès Varda m’a permis de découvrir l’artiste une partie de son oeuvre.

En l’occurrence c’est le site Mubi* qui m’a proposé “Cléo de 5 à 7” et “Sans toit ni loi”. Cléo de 5 à 7 m’a bouleversé. Moderne, bien rythmé… J’ai surtout trouvé en ce film un féminisme oublié qui m’a étonné. En l’occurrence, la scène où Cléo et Antoine sont assis sur un banc. Cléo se croit toujours mourante et dans un parc, elle rencontre Antoine, un soldat qui repart bientôt en mission. Tous deux parlent de ce qui leur fait peur dans la vie. Antoine s’exprime :

Moi c’est mourir pour rien qui me fait peur. Mourir à la guerre c’est un peu triste. J’aurais plutôt aimer donner ma vie à une femme. Mourir d’amour.

*Mubi est un site de VOD de films peu connu ou classique qui fonctionne par abonnement et que je vous conseille si vous aimez avoir accès à des films difficiles à trouver, même en bibliothèque.

C’est une scène d’une grande douceur qui contraste avec la puissance des mots prononcés. Une mise en scène plus masculine aurait fait exploser cette phrase dans la bouche d’Antoine, montrant une certaine supériorité face à Cléo. Au contraire, Antoine est effacé et romantique, mais son discours atteint profondément Cléo.

Antoine dit ce qu’il pense des femmes. Ici, ce n’est pas que la citation mais tout le dialogue qui est intéressant.

La suite du dialogue est tout aussi intéressant, pour ceux qui veulent le (re)voir.

Ce qui rend la scène particulièrement féministe, c’est que c’est un soldat, symbole de la guerre, du masculin, qui prononce ces mots. Le reste suit. Ce féminisme passe aussi par les hommes. Sans le dire tout haut (comme un homme), Agnès Varda entrevoit une société meilleure et plus heureuse par l’éclosion de la féminité des hommes, qui eux aussi ont un regard actuel sur les femmes.

#Saignetonporc

En contraste, on peut comparer le féminisme d’Agnès Varda avec le récent “Revenge” de Coralie Fargeat, film dans lequel une jeune et belle jeune femme subit un viol et est assassinée. Par miracle, elle ressuscite et se transforme en Lara Croft sexy revenue pour tuer ces bourreaux avec leurs propres armes. Le film s’inscrit dans le genre “Rape and Revenge'”.

Le film "Revenge" est-il un film féministe ?

Jennifer (Mathilda Lutz) ressuscite et part à la recherche de ses assassins armée jusqu’aux dents. Quand on voit cette image, on se demande si la situation est fantasmée par le sexe féminin ou par le sexe masculin.

Un tout autre féminisme. Un féminisme très masculin. Dans le premier film, un soldat devient femme, c’est Antoine. Dans le second, une femme devient soldat. En deux films extrêmes d’un bord à l’autre, on recense un peu l’éventail des façons de s’emparer de ce sujet complexe : le féminisme.

Les femmes et les colonies, même histoire

Revenons au film d’Agnès Varda.

Puisqu’elle parle aussi de la guerre d’Algérie (Antoine revient d’Algérie), la phrase d’Antoine dans “Cléo de 5 à 7” me donne envie de faire un parallèle entre les femmes et la décolonisation.

Je lisais justement un livre d’Alain Finkielkraut quand j’ai regardé ce film, “La défaite de la pensée”‘. Il parlait des grands problèmes d’émancipation que traverseront les anciennes colonies : comment devenir soi quand on a été colonisé ? Quelle est notre culture ? Doit-on rejeter tout ce que les colonisateurs nous ont apporté pour revenir en arrière et retrouver nos racines ? Doit-on renier les anciennes traditions pour mieux intégrer les valeurs des colonisateurs et ainsi s’emparer d’une identité nouvelle ?

Ces questions se posent aussi pour le genre féminin si on considère que les femmes s’émancipent lentement du joug masculin et qu’elles sont désormais, à l’instar des colonies, livrées à elles-même. Les mots d’Antoine “Mourir à la guerre, c’est un peu triste” m’ont fait penser à cette analogie entre les femmes et les colonies, toutes deux émancipées de l’homme blanc.

Quelle réaction avoir ? Doivent-elles devenir le strict égal des hommes et combattre les hommes avec les armes masculines ou doivent elles avancer avec les valeurs propres au féminin ? C’est toute la question : la nouvelle femme est-elle l’égale de l’homme et confondue avec l’homme ou la nouvelle femme est elle l’égale de l’homme et différente, apportant son lot de qualités et de défauts ?

D’une certaine façon, Marguerite Yourcenar répond à cette question dans cette interview de 1981, ici condensée en 5min mais que vous pouvez trouver dans son intégralité sur youtube :

Pour résumer, j’ai découvert les affinités féministes d’Agnès Varda avec ce fantastique film que je vous invite à regarder.

“Les glaneurs et la glaneuse” est à ma connaissance son meilleur film, déroulant implicitement des valeurs féminines c’est à dire des valeurs liées à la terre, à la vie, aux relations, au moment présent. Elle le fait sans dénoncer, sans s’éloigner de son sujet.

Filmé caméra numérique au poignet, le dispositif cinématographique d’Agnès Varda se confond avec son sujet. Elle fait de l’art, atteint parfois des moments de grâce avec des outils amateurs. Des outils de glaneurs en somme. On peut la voir ramasser des pommes de terre en forme de coeur, rencontrer par hasard des gens dans la rue et les suivre dans leur quotidien, et faire d’un rec accidentel (la caméra tourne alors qu’elle pensait que non) un moment de pur beauté. Dans le titre du film, la glaneuse, c’est Agnès Varda, elle prend la beauté là où les yeux ne vont pas chercher. Elle prend le temps de nous montrer des marginaux paisibles à la vie plus simple qu’on pourrait le croire.